Si « l’argent magique » n’existe pas, comment les plans de relance sont-ils financés ? D’où vient tout cet argent et est-ce que ça va nous coûter cher ? Par Edwin Le Héron, professeur des universités à Sciences Po Bordeaux.


Tuto Éco : comment créer de l'argent en 6 minutes
Tous les mardis à 6h40, 7h40, 8h40 et 12h40, des économistes bordelais vous font entendre leurs analyses à contre-courant des discours dominants dans la chronique Les Clés de l’éco. Cette semaine : Edwin Le Héron, professeur des universités à Sciences Po Bordeaux, membre du Centre Émile Durkheim, et président de l’Association pour le développement des études keynésiennes.
Comment finance-t-on la relance ?

Aujourd’hui nous allons parler du financement du Plan de relance. On me demande souvent : comment font-ils pour trouver tout cet argent ? Emmanuel Macron qui annonce 100 milliards sur 2 ans pour la relance économique suite à la crise de la Covid-19 ou l’Union Européenne qui avait promis en juillet un plan de 750 milliards. D’autant que pour les retraites ou les revendications des Gilets jaunes, ce même Président nous disait qu’il n’y avait pas d’argent magique. On se souvient également qu’avec la crise financière de 2008, les pouvoirs publics trouvèrent rapidement les 30 milliards d’euros nécessaires pour renflouer les banques françaises en difficulté alors que François Fillon et Nicolas Sarkozy venaient de répondre aux revendications salariales des fonctionnaires par un fameux : « Les caisses sont vides ».

– Où trouvent-ils l’argent ?
– Est-ce que cela va nous coûter cher ?

Il n’y a rien de magique là-dedans et effectivement dans nos sociétés capitalistes modernes, il est possible de créer toute la monnaie nécessaire sans être ni faux monnayeur ni alchimiste, mais en n’oubliant jamais une règle essentielle : que cette monnaie permette en contrepartie de créer des richesses et de la valeur économique afin d’assurer la confiance nécessaire dans cette institution et son pouvoir d’achat.
Commençons par l’origine du financement

Depuis le traité de Maastricht en 1992 et le fait que nous partagions la même monnaie avec 19 pays, les États n’ont plus le droit de se financer directement auprès de leur banque centrale comme la France le faisait régulièrement avant, notamment grâce aux statuts de la Banque de France de 1973. De même, les États n’ont plus le droit d’obtenir des crédits directement auprès des banques commerciales. Enfin en France, nous n’émettons plus ces coûteux emprunts auprès des épargnants et de la population française comme le tristement célèbre emprunt Giscard indexé sur l’or qui a coûté si cher aux finances publiques. Alors que reste-t-il ?

Et bien simplement vendre sur les marchés financiers de la dette souveraine française, des obligations publiques. Toutes les deux semaines, l’agence France Trésor vend des obligations, dites OAT, obligations assimilables du Trésor, dont les échéances à long terme vont généralement de 8 ans à 50 ans, plus de 90 % des émissions, mais aussi plus marginalement des titres à court terme sur le marché monétaire, titres de 3 mois à 2 ans.
Qui achète ces titres ?

Ce sont essentiellement les banques commerciales qui les achètent en créant de la monnaie. Une partie importante, de l’ordre de 20%, est également achetée par les compagnies d’assurance pour placer leurs réserves ou l’épargne de leur client. Donc toute la dette publique n’est pas financée par la création monétaire, mais une partie non-négligeable l’est.

Que font ensuite les banques commerciales de tous ces titres ? Soit elles en gardent une partie (environ 8%), soit elles les vendent à leurs clients : épargnants français ou étrangers au travers de SICAV et autres instruments d’épargne, fonds de pension… Enfin depuis 2008, elles en revendent une partie importante aux banques centrales pour se refinancer dans le cadre des politiques monétaires de la BCE, appelées Quantitative easing. Aujourd’hui de 22 à 25 % de la dette française, plus de 450 milliards en tout cas, sont détenus par les banques centrales européennes dont la très très grande majorité par la Banque de France. Les politiques pour faire face à la crise sanitaire vont faire augmenter ce pourcentage. Ainsi malgré Maastricht et les Traités européens successifs, les banques centrales continuent, en tout cas depuis la crise de 2008, à financer leur État, non plus directement en achetant les titres émis, mais indirectement après le financement initial par les banques commerciales.
L’Etat français a-t-il du mal à vendre tous ces titres sur les marchés ?

Non au contraire, considéré comme des titres sans risques (évalués AA par les agences de notation), ils sont au contraire recherchés, plus de 50 % sont d’ailleurs détenus par des non-résidents. Ce n’est pas le cas des titres grecs et mêmes italiens ou espagnols considérés comme des titres plus risqués.
Est-ce que cela coûte cher aux finances publiques et donc aux contribuables ?

Pas aujourd’hui, au contraire, puisque nous sommes dans la situation très paradoxale où la dette publique française fait faire des économies aux finances publiques, sous l’effet des politiques très accommodantes et très puissantes menées par la BCE. En effet les taux d’intérêt sont extrêmement bas et même négatifs jusqu’à l’échéance de 10 ans. Les taux de ce mois de septembre pour la dette publique française sont de -0,5% pour la dette de 3 mois à 5 ans, -0,2 % pour la dette à 10 ans et seulement de +0,5 % pour la dette à 30 ans.

Jamais dans l’histoire du capitalisme et de la France, nous n’avions connu des taux aussi bas. Ainsi aujourd’hui on paye sur les marchés financiers pour prêter à la France y compris pour les prêts à 10 ans. Nous reviendrons dans une autre chronique sur l’explication de ces taux négatifs. L’euthanasie des rentiers souhaitée par Keynes est en action.

Donc à chaque fois que l’État rembourse une ancienne dette émise à 3 ou 4 % en émettant une nouvelle dette à par exemple 0 %, il fait des économies sur sa dette et dégage ainsi des ressources budgétaires. En 2000, le taux moyen de la dette française était de 5,5 %, seulement 4 % en 2008 puis il a baissé jusqu’aux taux négatifs d’aujourd’hui. Pour une dette globale de plus de 2400 milliards, cela fait une économie de plus de 100 milliards d’intérêts, plus de 20 milliards d’économie par an ces dernières années.

Mais la vraie question est ailleurs. S’il est possible de créer de la monnaie sans limite, souvenons-nous que la monnaie n’a pas de valeur en soi, elle n’en prend que si elle a permis en contrepartie la création de richesses, de valeurs économiques et sociales. Créer de la monnaie est toujours une anticipation sur la valeur future qui sera créée avec. Quand on aide une entreprise à passer le cap de la crise actuelle, quand on aide un ménage sans emploi à maintenir un niveau décent de demande, on fait le pari que l’entreprise en survivant créera à nouveau des richesses, qu’elle pourra vendre à des ménages qui pourront maintenir leur consommation et qui, retrouvant un emploi, cesseront de dépendre des aides publiques. Alors le pari sera gagnant pour tous et la dette pourra être remboursée grâce à la croissance retrouvée. Bien sûr, il y a de sérieuses limites à ce cercle vertueux, mais nous les développerons dans une prochaine chronique.

Financer l’État, créer de la monnaie, est toujours un pari sur l’intelligence et les richesses futures ainsi permises. La limite ne vient jamais d’une insuffisance d’épargne et de financement, mais de l’absence de confiance et d’imagination. Sans la confiance (Keynes) et l’innovation (Schumpeter), la monnaie ne peut exister, les services publics être développés, la transition écologique assurée.

Et de la confiance et de l’innovation, c’est bien ce dont on a besoin en cette triste période de crise sanitaire !

Les Clés de l’éco ? C’est une nouvelle chronique, tous les mardis à 6h40, 7h40, 8h40, 12h40 sur La Clé des Ondes. Des économistes bordelais s’y succéderont pour vous faire entendre leurs analyses à contre-courant des discours dominants. Une sorte d’antidote aux chroniques de Dominique Seux (sur France Inter) et autres journalistes-éco amoureux des vieilles recettes patronales !

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