Trump a menti sur le Covid-19 pour protéger ses accords avec la Chine

En janvier et février, le président américain a été régulièrement informé de la gravité du virus venu de Chine. Il a choisi de l’ignorer au bénéfice des relations commerciales entre les deux pays.

Trump affirme que la Chine, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et les agents des services des Renseignements chargés de le briefer l’ont induit en erreur ou ne l’ont pas mis en garde contre le virus. Or, lorsqu’on compare ses déclarations de janvier et de février et ce que ses conseillers lui disaient et déclaraient publiquement, on constate qu’il n’a cessé de mentir.

Il s’est porté garant de la sincérité de Pékin alors qu’on lui avait conseillé de ne pas le faire. Il a répété les fausses garanties du président chinois Xi Jinping et justifié ses pratiques de suppression d’informations. Longtemps après que l’OMS a déclaré une urgence mondiale, Trump a choisi d’ignorer le virus. À la moindre occasion, au lieu de se concentrer sur la menace pesant sur la santé publique, il a préféré protéger ses relations commerciales avec le président chinois.

Voici une chronologie de ce qu’a dit Trump –et de ce qu’il savait– en janvier et février. Elle prend pour angle ses relations avec la Chine pendant les deux mois cruciaux lors desquels l’épidémie s’est implantée aux États-Unis.

Prélude: le 29 juin 2019, Trump rencontre Xi Jinping au Japon. Comme le rapporte John Bolton, alors conseiller à la Sécurité du président, Trump «a détourné la conversation vers les élections présidentielles à venir, fait allusion à la puissance économique de la Chine et plaidé auprès de Xi Jinping pour s’assurer de sa victoire. Il a insisté sur l’importance électorale des agriculteurs et de l’augmentation des achats de soja et de blé par la Chine.»

3 janvier 2020: Des médecins de Chine informent Robert Redfield, directeur du Centre de contrôle et de prévention des maladies américain (CDC), qu’une nouvelle forme de coronavirus pourrait être responsable de récents cas de pneumonie apparus dans le pays. Redfield en informe Alex Azar, secrétaire chargé de la Santé et des services sociaux. Le bureau d’Azar relaie l’information auprès du Conseil de sécurité nationale.

Début janvier: Les agents des Renseignements chargés de briefer le président incluent une «explication détaillée du problème… dans le briefing quotidien du président». Celle-ci souligne l’existence de «signes inquiétants de la propagation d’un virus nouveau dans la ville chinoise de Wuhan» et signale qu’«il semblerait que le gouvernement chinois ait pris des mesures pour dissimuler les détails de l’épidémie.»

9 janvier: Lors d’un meeting de campagne à Toledo, dans l’Ohio, Trump se vante d’être sur le point de signer un accord commercial lucratif avec la Chine: «un monstre, énorme, magnifique –40 à 50 milliards de dollars pour nos agriculteurs».

10 janvier: Trump déclare à la chaîne Fox News qu’il cherche à conclure un deuxième accord commercial avec Xi Jinping. «Notre relation avec la Chine est excellente en ce moment, alors je ne veux dire du mal de personne», expose-t-il. Il détourne une question sur la violation des droits humains par la Chine en expliquant: «Je marche sur des œufs parce que nous faisons… de super accords commerciaux.»

13 janvier: L’Organisation mondiale de la santé signale que le virus s’est répandu hors des frontières de la Chine.

14 janvier: Au cours d’un meeting à Milwaukee, Trump annonce qu’il est sur le point de signer un «accord commercial avec la Chine, qui stimulera massivement les exportations de produits fabriqués et produits ici même dans le super État du Wisconsin».

15 janvier: Trump signe l’accord et chante les louanges de Xi Jinping. Il tweete: «250 Milliards de Dollars vont revenir dans notre Pays. Nous sommes désormais dans une super position pour un démarrage de la Phase Deux.»

16 janvier: C’est vers cette date, selon Politico, qu’Azar «a essayé de faire passer un message urgent au président: l’épidémie potentielle pourrait rendre malades des dizaines de milliers d’Américains et en tuer un grand nombre». Politico affirme que selon «trois personnes à qui on a rapporté les conversations», «les proches de Trump se sont moqués d’Azar et ont minimisé ses propos en le qualifiant d’alarmiste lorsqu’il a prévenu le président de l’existence d’une grave menace pour la santé publique».

17 janvier: Au cours d’un briefing du CDC, Nancy Messonnier, directrice du Centre national de l’immunisation et des maladies respiratoires (National Center for Immunization and Respiratory Diseases), prédit qu’à mesure que les pays seront plus nombreux à effectuer des dépistages du virus, «nous allons voir de nouveaux cas apparaître dans le monde entier».

18 janvier: Azar téléphone à Trump pour lui parler du virus. Plusieurs comptes-rendus de la conversation rapportent que Trump «a insisté pour parler de cigarettes électroniques» avant d’aborder la question du virus. Le Wall Street Journal, citant des responsables briefés sur la conversation, rapporte que Trump «a jugé que les inquiétudes suscitées par le coronavirus étaient alarmistes».

19-20 janvier: Le principal expert chinois dans le domaine de la santé fait part de plusieurs cas qui montrent que le virus se transmet d’un être humain à l’autre.

21 janvier: Le CDC signale le premier cas de contamination documentée aux États-Unis. L’agence observe «une augmentation des signes qu’une contamination limitée entre individus est en train de se produire». Anthony Fauci, directeur de l’Institut national des allergies et des maladies infectieuses (National Institute of Allergy and Infectious Diseases), déclare à Voice of America que selon les constatations, le taux de contagiosité du virus est très élevé –«une personne en Chine en a infecté quinze autres»– et que des cas ont été détectés en Thaïlande, au Japon, en Corée du Sud et en France. «Il apparaît clairement que cela commence à se propager de manière beaucoup plus large», avertit-il.

22 janvier: Trump dit que le CDC l’a briefé et que «la Chine est en très bonne forme». Dans une interview pour CNBC, Joe Kernen demande au président: «Y a-t-il des inquiétudes concernant une pandémie?» «Non, pas du tout, répond Trump. Tout est sous contrôle.» Le journaliste l’interroge sur les comptes-rendus selon lesquels Pékin dissimule des informations: «Croyez-vous que la Chine va nous dire tout ce que nous avons besoin de savoir?» Réponse de Trump: «Oui. J’ai d’excellentes relations avec le président Xi. Nous venons de signer ce qui est probablement le plus gros accord jamais conclu.» Il explique qu’il entamera les négociations pour un deuxième accord avec la Chine «très bientôt».

22-23 janvier: La Chine ferme la ville de Wuhan. Cette réaction radicale inquiète la Maison-Blanche. Le 23 janvier, Robert O’Brien, conseiller à la Sécurité nationale, rejoint par un analyste de la CIA, briefe Trump sur le virus. À cette occasion, selon un fonctionnaire de la Maison-Blanche qui parlera ensuite à la radio NPR, Trump «a été informé que le coronavirus pourrait potentiellement “s’étendre au monde entier”». Le Washington Post rapporte que dans la même période, «les conseillers de Trump lui ont dit que Pékin ne fournissait pas les chiffres exacts du nombre de personnes contaminées ou qui en étaient mortes».

24 janvier: Nancy Messonnier explique que le CDC s’attend à ce qu’il y ait «de nouveaux cas aux États-Unis» dans le cadre d’une «contamination entre individus». Quelques heures plus tard, Trump tweete: «La Chine a travaillé très dur pour contenir le Coronavirus. Les États-Unis apprécient énormément ses efforts et sa transparence. Tout ça va s’arranger.»

25-26 janvier: Le ministère de la Santé chinois annonce que l’épidémie accélère et s’étend, en partie, par l’intermédiaire de «porteurs asymptomatiques».

28 janvier: Trump reçoit un autre briefing des renseignements. On lui dit que la Chine «retient des informations» et que le virus se «répand hors de la Chine». Lors d’une conférence de presse, Azar confie: «Le président et moi discutons régulièrement de cette épidémie, et je parle avec les responsables du HHS [département de la Santé et des services sociaux] et de la Maison-Blanche plusieurs fois par jour depuis que cette épidémie a commencé à représenter une menace internationale. Le président est extrêmement impliqué dans la réponse à y apporter et surveille de près le travail que nous effectuons pour assurer la sécurité des Américains.»

Ce soir-là, lors d’un meeting dans le New Jersey, Trump raconte qu’il a «signé un nouvel accord commercial fantastique avec la Chine qui va dynamiser les exportations du New Jersey et défendre ses emplois».

29 janvier: Peter Navarro, conseiller au commerce de la Maison-Blanche, fait circuler un mémo prévenant que le virus pourrait conduire à «une pandémie généralisée, qui mettrait en danger la vie de millions d’Américains». Selon le New York Times, «quand ses conseillers ont évoqué (ce mémo) auprès de M. Trump, il a répondu qu’il était mécontent que M. Navarro ait consigné son avertissement à l’écrit».

Matin du 30 janvier: Lors d’une réunion dans le Bureau ovale, Azar et d’autres hauts fonctionnaires pressent Trump de suspendre les voyages en provenance de Chine. Le Wall Street Journal raconte que selon les conseillers du président, il «rechignait à signer» la proposition qu’on lui soumettait, «inquiet à l’idée du signal que cela enverrait aux marchés et pour ses relations» avec Xi Jinping. «Trump était sceptique» selon un compte-rendu de la réunion par le New York Times. «Les deux pays étaient au beau milieu de négociations commerciales délicates. Était-ce le moment de provoquer la Chine? a-t-il demandé. Et les conséquences sur l’économie?»

Après-midi du 30 janvier: Le CDC annonce «le premier cas de contamination d’un individu à l’autre» aux États-Unis. Peu de temps après, l’OMS déclare «une urgence de santé publique […] concernant l’épidémie mondiale de coronavirus». Mais deux heures après la déclaration de l’OMS, voici ce que Trump affirme devant un auditoire au Michigan: «Nous travaillons très intensément avec la Chine sur le coronavirus… Nous estimons que nous le contrôlons très bien. Nous pensons que tout cela va très bien finir. Donc ça, je peux vous l’assurer.»

Soir du 30 janvier: Azar, avec le soutien de Fauci et Redfield, téléphone de nouveau à Trump pour parler du virus. Le New York Times, dans un article basé sur des «dizaines d’interviews avec de hauts fonctionnaires présents et passés» expose qu’Azar «a averti directement M. Trump de la possibilité d’une pandémie». Mais Trump «a répondu que M. Azar était alarmiste. […] Arrêtez de paniquer, lui a dit M. Trump.»

31 janvier: Delta Air Lines et American Airlines annoncent qu’elles suspendent leurs vols en provenance de Chine. United Airlines informe la Maison-Blanche qu’elle envisage de faire la même chose mais «s’abstiendra de l’annoncer» si le président le fait en premier. Trump, «impatient de s’attribuer le mérite d’avoir agi pour contenir le virus» annonce une suspension à venir «d’ici quelques heures».

1er février: Dans une interview accordée à Fox News, enregistrée à l’occasion du Super Bowl, Sean Hannity demande à Trump: «Nous en sommes à notre huitième cas aux États-Unis. À quel point êtes-vous inquiet?» Trump répond: «Eh bien, nous l’avons empêché d’arriver de Chine.» En réalité, la suspension, qui ne s’applique qu’aux étrangers, ne doit pas entrer en application avant le lendemain soir.

3 février: Nancy Messonnier explique que compte tenu «du volume croissant de cas exportés dans des pays du monde entier» et des «signalements de contamination entre individus en dehors de Chine, y compris aux États-Unis», le CDC «se prépare comme s’il s’agissait de la prochaine pandémie».

7 février: Trump tweete: «Je viens juste d’avoir une longue et très bonne conversation avec le président chinois Xi. Il est puissant, malin et se dédie tout particulièrement à diriger la contre-attaque contre le Coronavirus.» Il ajoute: «Une grande discipline prévaut en Chine, où le président Xi dirige puissamment ce qui sera une opération couronnée d’un grand succès.» À la question d’un journaliste: «Êtes-vous inquiet à l’idée que la Chine cache la véritable ampleur du coronavirus?» le président répond: «Non.» Pour le prouver, il affirme que le «CDC travaille avec» les autorités chinoises.

10 février: Lors d’une interview accordée à Fox News, Trish Regan demande à Trump, au sujet de la Chine: «À votre avis, quel est leur niveau de transparence en ce moment, est-ce qu’ils vont plus volontiers nous dire ce qui est en train de se produire?» Le président répond que «tout est sous contrôle chez eux». Il répète que les experts américains sont en Chine et se portent garants de la sincérité de Pékin. «Ça va bien se passer», affirme-t-il.

Ce soir-là, au cours d’un meeting à Manchester, dans le New Hampshire, Trump dit avoir signé un «accord commercial avec la Chine qui va vaincre un grand nombre de nos adversaires». «J’ai parlé avec le président Xi» à propos du virus, explique-t-il, «tout ça va très bien s’arranger.» Pour Trump, il «semblerait que d’ici avril», quand le temps se réchauffera, le virus «va disparaître miraculeusement». Il ne mentionne pas le fait que c’est Xi Jinping qui lui a soufflé cette idée lors de leur conversation téléphonique du 7 février.

12 février: Nancy Messonnier prévient qu’«il est prématuré de supposer» que le virus disparaîtra à mesure que le mercure grimpera. Fauci met en garde contre les «vœux pieux» et s’inquiète «qu’à mesure que le nombre de cas liés aux voyages augmente, la menace de voir s’étendre la contamination grandit».

13 février: Lors d’une interview avec Geraldo Rivera, Trump raconte avoir de nouveau parlé avec Xi Jinping. «Nous pensons, et nous espérons, en nous basant sur tous les signaux, que le problème disparaîtra en avril, dit-il. La date d’avril est très importante.» Rivera demande: «Est-ce que les Chinois disent la vérité à ce sujet?» «On ne sait jamais», répond Trump. Mais à la décharge de Xi Jinping, confie-t-il au journaliste, «si vous dirigiez» la Chine, «vous ne voudriez pas vous mettre à alerter le monde entier et à devenir dingue et à commencer à dire des trucs, parce que vous n’auriez pas envie de provoquer la panique».

16 février: Fauci affirme qu’avec plus de 500 cas documentés dans vingt-quatre pays, dont beaucoup «commencent à arriver à la deuxième ou troisième contamination», le virus est sur le point d’être considéré comme une «pandémie mondiale».

18 février : Trump poste plusieurs tweets opposés à une proposition visant à restreindre les ventes de produits technologiques à la Chine. Il dénonce «l’excuse de la Sécurité Nationale» et insiste: «Je veux que la Chine achète nos moteurs à réaction.» Plus tard, un journaliste interroge Trump sur le virus: «Certaines personnes semblent ne pas faire confiance aux données qui sortent de Chine. Est-ce que cela vous inquiète?» Trump rétorque: «Écoutez, voilà ce que je sais: le président Xi aime le peuple de Chine, il aime son pays, et il fait du très bon travail.»

19 février: dans l’Arizona, une journaliste demande à Trump: «Quel est votre degré de confiance dans l’idée que la Chine est à 100% honnête avec nous concernant cet effrayant virus?» Réponse du président: «J’ai confiance en l’idée qu’il font beaucoup d’efforts.» Il poursuit: «Je connais le président Xi. Je m’entends très bien avec lui. Nous venons juste de conclure un super accord commercial.» Enfin: «Je crois que les chiffres vont progressivement s’arranger […] Je crois que tout va bien se passer.» Il répète que le virus va disparaître «courant avril».

20 février: Fauci avertit «qu’il y a probablement beaucoup, beaucoup plus d’infections que nous ne le pensions» en Chine. Il s’inquiète à l’idée que le recensement des contaminations américaines puisse être artificiellement bas parce que faute d’un nombre suffisant de tests de dépistage du virus, «nous ne le recherchons pas correctement». Il souligne que c’est arrivé en Chine: le virus a proliféré pendant des semaines «sans être repéré», car les autorités «ne le reconnaissaient pas».

21 février: Nancy Messonnier affirme que le virus est devenu «une menace de santé publique gigantesque» pour les États-Unis.

24 février: Trump tweete: «Le Coronavirus est tout à fait sous contrôle aux États-Unis. […] Le CDC & L’OMS ont travaillé dur et très intelligemment. Les Marchés financiers me semblent très bien partis!»

25 février: dans un communiqué transmis au sein du gouvernement américain, le Centre national des informations médicales (National Center for Medical Intelligence) qualifie le virus de menace imminente. Nancy Messonnier confie aux journalistes que de nouvelles données indiquent une future propagation du virus aux États-Unis. La seule question désormais, ajoute-t-elle, c’est de savoir «exactement quand cela va se produire et combien de personnes vont tomber gravement malades dans ce pays». Fauci renchérit: selon les dernières informations disponibles, «il est inévitable que cela arrive aux États-Unis». La Bourse plonge.

26 février: Trump téléphone à Azar, fulmine contre Messonnier parce qu’elle fait peur aux marchés financiers et menace de la renvoyer. Il prend le contrôle des conférences de presse sur le virus. On lui rapporte que le CDC a trouvé des preuves de contagion aux États-Unis. Pourtant, quelques heures plus tard, alors qu’il briefe les journalistes, il n’en fait pas mention. À la place, il prétend que le nombre de contaminations aux États-Unis «est en train de descendre de façon conséquente, pas de monter» et que «d’ici quelques jours» le nombre de cas sera «proche de zéro». «Nous le contrôlons tellement bien», assure-t-il.

28 février: Lors d’un meeting en Caroline du Sud, Trump déclare qu’il n’y a encore que quinze malades dans le pays. Il taxe la presse «d’hystérie» et affirme que les critiques de sa réaction au virus sont des «bobards». Dans une interview, il ridiculise les démocrates qui lui ont dit de consacrer davantage d’argent à la préparation en vue d’une pandémie. «Ils ont dit: “Oh, il devrait en faire plus”, se plaint-il. On ne peut rien faire de plus

29 février: Lors de sa dernières conférence de presse du mois, Trump explique que le virus a rapproché les États-Unis et la Chine. «Nous venons de conclure un gros accord commercial. Nous commençons à travailler sur un autre, annonce-t-il. Ils ont parlé aux gens chez nous, on a parlé aux gens chez eux, en rapport avec le virus. Non, nos relations avec la Chine sont très bonnes. Elles sont même peut-être plus étroites encore à cause de ce qu’il s’est passé.»

http://www.slate.fr/story/193836/mensonges-trump-covid-19-proteger-accords-commerciaux-chine-chronologie-epidemie