Le Front national, premier parti des jeunes

Qui vote pour le FN? Plutôt des hommes jeunes des classes populaires. Mais, au-delà, les abandonnés d’un ascenseur social en panne.

cover rxw ecfc  challenges marine le pen front national

Avec 27,73% des suffrages, le Front National a réalisé, au premier tour des régionales, le plus gros score national de son histoire. Un nouveau pallier est franchi même si ce parti a déjà rassemblé plus d’électeurs puisque Marine Le Pen en avait déplacé 6,4 millions aux urnes en 2012, contre 6 millions pour ces régionales, scrutin où l’abstention est toujours plus élevée. En position de l’emporter dans deux régions, même en duel, le FN pourrait bien briser ce fameux «plafond de verre» invoqué par les sondeurs et politologues, qui l’empêchait d’accrocher une victoire électorale d’envergure. Pour mieux comprendre le phénomène, il faut se pencher sur la sociologie électorale des électeurs du Front National: qui sont-ils?

Début décembre, l’institut Ipsos a publié un sondage de sociologie de l’électorat pour France Télévisions, Radio France et LCP/Public Sénat. Il ressort à gros traits que le profil de l’électeur du FN est celui d’un homme (31% des hommes votent FN contre 23% pour les femmes), jeune (le Front est la première force politique chez les moins de 24 ans avec 35% de votants, contre 18% chez les plus de 65 ans). «Les femmes et les retraités ont toujours été les plus rétifs au vote FN, car ces catégories sont plus conservatrices au sens où elles se méfient des extrêmes», explique le sondeur Brice Teinturier. L’ancrage du FN auprès des classes populaires n’est plus à démontrer, ces «abandonnés, invisibles qui souffrent en silence» auquel s’adresse Marine Le Pen: ainsi, elle fait un carton auprès de ceux qui n’ont pas fait de grandes études (36% de ceux qui n’ont pas eu le bac ont déjà voté pour le parti de Marine Le Pen contre 14% chez les bac+3), plutôt ouvriers ou employés (43% et 36%), confirmant le désaveu de ces classes à la gauche dont c’étaient les bastions.

Le FN perce auprès des classes moyennes

Mais Brice Teinturier observe que, élection après élection, «le socle électoral du FN se consolide et s’élargit, touchant une part grandissante des classes moyennes», notamment en séduisant les publics traditionnels de la droite: le FN s’adjuge ainsi 35% des intentions de vote chez les agriculteurs, progresse à 25% auprès des petits chefs d’entreprise et artisans, commerçants, cadres moyens, et effectue une percée à 17% chez les cadres supérieurs. Mais cette typologie n’explique qu’imparfaitement la géographie du vote FN, qui flirte avec les 35% dans trois grandes zones: un vaste quart nord-est, de Calais aux Vosges en passant par la Seine-et-Marne, le long de la côte méditerranéenne plus le Tarn-et-Garonne, et selon une ligne allant de Cherbourg à Bourges… avant de se diffuser lentement à tout le pays. A noter que le FN réalise de gros scores dans les villes remportées lors des municipales de 2014, comme à Villers-Cotterêts (Aisne), avec 48,65%, 50,43% à Fréjus (Var) ou 45,81% à Béziers (Hérault).

Le vote des frustrés

Le démographe Hervé Le Bras, auteur de Le pari du FN, propose, à partir des cartes, une analyse plus fine et qualitative que les froides statistiques et catégorisations des sondages. Il s’interroge : «Pourquoi 55% des ouvriers picards votent pour le FN, mais seulement 20% des ouvriers de Midi- Pyrénées ?» Il constate ainsi que la proportion des ouvriers qui votent pour le FN augmente quand on s’éloigne des villes: «ce sont des gens qui sont coupés des métropoles, de la modernité, de la sociabilité… Leur situation dans l’espace, leurs difficultés à avancer dans la société expliquerait bien mieux leur vote que le label ouvrier». Pour lui, il n’y a pas de typologie unique de l’électeur FN mais un dénominateur commun, qui est de ne plus se voir d’avenir dans le système actuel. «Ces électeurs vivent dans des zones qui vont mal, mais eux-mêmes ne sont pas toujours ceux qui vont le plus mal. Ce ne sont pas systématiquement les plus pauvres ou les chômeurs.

Le Front recrute beaucoup aussi au sein d’une classe moyenne inférieure ou d’une classe populaire supérieure pour qui l’ascenseur social est bloqué. Ce sont le plus souvent des personnes de 25 à 50 ans qui sont dans la vie active, qui sont de plus en plus souvent diplômées, mais qui sont bloquées dans leur métier, dans leur pavillon de la périphérie urbaine», analyse-t-il. Le Bras remarque aussi, au lendemain de ce premier tour, que le FN prospère le plus sur des terres qui lui étaient déjà largement acquises, comme le Nord ou Provence-Côte d’Azur. «Il y a une dynamique, un effet d’accélération, constate-t-il. Sur ces territoires, le vote FN longtemps considéré comme honteux, est devenu presque arrogant.»

Source : Challenges