Alerte d’un médecin non prise au sérieux, complotisme, pénurie de masques, fermeture d’écoles, foi en des traitements miracles… A un siècle d’écart, les réactions à l’épidémie de grippe espagnole et à celle du coronavirus ont beaucoup de points communs. Malgré d’immenses progrès scientifiques.

Grippe espagnole et Covid-19, deux épidémies étrangement proches

La quinine est-elle efficace contre l’épidémie ? Le débat a déjà eu lieu… en 1918, lors de la terrible épidémie de grippe espagnole qui tua des dizaines de millions de femmes et d’hommes sur la planète. C’était bien sûr une autre époque. L’Europe était alors au bout d’une guerre épuisante et les médecins ignoraient ce qui pouvait provoquer pareille catastrophe. Mille fois plus petits que les bactéries, les virus n’avaient pas encore pu être observés au microscope électronique, inventé dans les années 1930.
Clemenceau : « Nous ne sommes pas renseignés »

Mais cette autre époque résonne étrangement avec la nôtre en pleine épidémie de Covid-19. Au printemps 1918, Loring Miner, un docteur du Kansas , avait signalé l’apparition d’une maladie foudroyante aux autorités qui ne l’ont pas écouté, tout comme le médecin chinois Li Wenliang fin 2019. L’un et l’autre ont été emportés par le mal qu’ils ont voulu combattre.

En 1918, les relations entre politiques et scientifiques ne sont pas plus simples qu’en 2020. Le 24 septembre 1918, Georges Clemenceau tonne en Conseil des ministres : « Nous avons une épidémie grave en France et nous ne sommes pas renseignés. » Un conseil scientifique rend un rapport trois semaines après, se gardant bien de trancher sur l’origine du fléau – microbe classique ou « facteur spécial encore inconnu ». Le 15 novembre, la revue « Le Concours médical » dénonce « la faillite de la prophylaxie administrative ». Le langage est différent mais le message, identique en couverture de l’hebdomadaire « Le Point » du 23 avril 2020 : « Les bureaucrates auront-ils notre peau ? »
5G et sous-marins allemands

Que les réseaux sociaux soient numériques ou non, les « fake news » circulent à toute allure. Sus à l’ennemi ! Aujourd’hui, on suspecte en Amérique et en Europe le laboratoire chinois P4 de Wuhan tandis qu’ on pointe en Chine la fermeture mystérieuse d’un centre américain de recherche médicale militaire à Fort Detrick. Sont aussi accusés Bill Gates et la 5G , la nouvelle génération de téléphonie mobile. En 1918, c’est l’Allemagne qui était soupçonnée . Ses sous-marins, les fameux U-boot, seraient venus infecter des ports américains. Elle aurait demandé au laboratoire Bayer de truffer ses comprimés d’aspirine de microbes, aurait glissé des germes dans des boîtes de conserve vendues en Espagne. « Une fausse nouvelle naît toujours de représentations collectives qui préexistent à sa naissance », écrit l’écrivain Marc Bloch trois ans plus tard.

Aujourd’hui comme hier, on veut croire en des traitements miracles pour soigner une maladie qui n’a encore ni médicament ni vaccin. En 1918, le service de santé de la marine américaine explique que « l’air frais et les rayons de soleil tuent le germe en quelques minutes ». En 2020, le président des Etats-Unis évoque une « très jolie rumeur » selon laquelle « si vous allez dehors au soleil, […], cela a un effet sur les virus ». Et demande à ses services de vérifier s’ils peuvent « employer la lumière et la chaleur pour soigner ».


Paru dans « Le Journal » du 19 octobre 1918.

Quinine et rhum

Même espoir côté médicaments. En octobre 1918 , « Le Journal » explique qu’« on nous donne les conseils suivants : «Evitez les rassemblements ; prenez des grogs au rhum ; précautionnez-vous de quinine. » La Mairie de Paris récupère 500 hectolitres de rhum auprès du ministère du Ravitaillement pour approvisionner les pharmacies. « Le Concours médical » affirme de son côté que « la quinine est prescrite couramment. M. Dubois préfère le quinquina ». En 2020, le professeur Didier Raoult de Marseille prescrit la chloroquine tandis qu’un médecin de Melun, Mohammed Squalli, propose à ses patients du Schweppes – à base de quinquina.

Paru dans le « San Francisco Chronicle » du 24 octobre 1918.

Les masques s’imposent aussi comme une précaution nécessaire. En novembre 1918 comme en avril 2020 , l’Académie de médecine prône le port du masque mais les autorités ne l’imposent pas. Il en va autrement aux Etats-Unis, où San Francisco le rend obligatoire il y a un siècle sous peine d’« amendes de 5 à 100 dollars, ou de dix jours de prison ». De nos jours, le masque est exigé par les autorités dans certaines régions de Chine, au Vietnam, en Autriche… et à San Francisco . Face à la pénurie, les mêmes solutions sont employées à cent ans d’écart : production maison et reconversion d’usine (en 1918, une fabrique américaine de masques à gaz pour la guerre bascule sur les masques sanitaires).


La mortalité à Philadelphie et Saint Louis fin 1918.Source : ‘Public health interventions and epidemic intensity during the 1918 influenza pandemic’, par Richard J. Hatchett, Carter E. Mecher, et Marc Lipsitch, PNAS, 1er mai 2007

Limiter les dégâts

Lors des deux épidémies, l’accélération des transports au cours des décennies précédentes a été mise en cause. Les pouvoirs publics ont interdit les rassemblements publics, fermé les écoles et les restaurants. Ceux qui ont agi le plus vite ont limité les dégâts. Aux Etats-Unis, Philadelphie a maintenu une grande parade fin septembre 1918, tandis que Saint Louis l’a annulée. Le taux de mortalité a ensuite été deux fois plus élevé dans la première ville que dans la seconde. Toujours aux Etats-Unis, des économistes ont récemment montré qu’« une réaction plus précoce de dix jours à l’arrivée de l’épidémie dans une ville donnée avait accru l’emploi industriel d’environ 5 % » dans les années suivantes.

Mais les Etats ont réagi différemment sur un point essentiel. En 1918, il n’y a pas eu de grand confinement et l’économie a été peu affectée par les mesures sanitaires. C’est l’inverse en 2020. Reste à espérer que ce confinement permettra d’éviter une nouvelle vague d’épidémie. En 1918, la deuxième vague fut la plus meurtrière.

https://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/grippe-espagnole-et-covid-19-deux-epidemies-etrangement-proches-1199124