Dans le nord du Cameroun, les attaques quasi quotidiennes de Boko Haram

Après une accalmie, la reprise des incursions de la secte djihadiste dans des localités frontalières du Nigeria ravive la peur de la population et un vif sentiment d’abandon.

Dans le nord du Cameroun les attaques quasi quotidiennes de Boko Haram

« Non aux tueries ! », « Non au silence de l’Etat ! »… Samedi 9 novembre, des dizaines d’habitants de Moskota, localité située dans la région de l’Extrême-Nord du Cameroun, sont descendues dans les rues, armés de pancartes, pour exprimer leur ras-le-bol contre les multiples attaques du groupe terroriste Boko Haram. « Les incursions sont quasi quotidiennes. Les membres de Boko Haram attaquent et incendient nos maisons, nos mosquées et nos églises. Après, les militaires viennent et repartent. Nous enterrons nos morts dans l’indifférence », fulmine Ali.
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Lorsque 18 heures sonnent à sa montre, ce cultivateur de céréales, ses voisins et leurs enfants, munis de nattes et de pagnes, prennent le chemin des montagnes et de la forêt qui bordent leurs maisons. Ils passent la nuit « dans l’inconfort total, rongés par l’inquiétude et le froid, trempés par les pluies et piqués par les moustiques ». Certains se cachent derrière des rochers ou des buissons, d’autres se perchent sur des arbres. Les plus nantis se rendent dans des villages « sûrs », à des dizaines de kilomètres, et ne reviennent qu’au petit matin pour s’occuper des champs et du bétail.
Des villages vidés de leurs habitants

« Ceux qui restent ont peu de chance de s’en sortir », poursuit Ali. Dans la nuit du 6 novembre, le pasteur David Mokoni a été tué par des membres du groupe terroriste. Il avait passé la nuit dans sa maison. « Un ministre était en visite dans la région. Papa pensait que la sécurité allait être assurée ce jour-là. Malheureusement, ce n’a pas été le cas. Il a été froidement abattu », raconte au Monde Afrique Patak Malachie Mokoni, le fils du défunt.

Cette nuit-là, un autre villageois a été assassiné et une centaine de cases ont été pillées. Cinq jours plus tôt, une centaine de bœufs avaient été emportés, un agriculteur tué, le centre de santé de Moskota attaqué et des médicaments volés.

Après une période d’accalmie, les attaques de Boko Haram ont repris dans l’Extrême-Nord du Cameroun. En juin, au moins 16 soldats avaient été tués dans l’une des attaques les plus meurtrières subies par l’armée camerounaise. Depuis, pas un jour ne passe sans que des incidents ne soient signalés dans les villages frontaliers du Nigeria.

L’Extrême-Nord du Cameroun est une région enclavée entre le Nigeria et le Tchad.
L’Extrême-Nord du Cameroun est une région enclavée entre le Nigeria et le Tchad. Google Maps

D’après Fabien Offner, chercheur pour le lac Tchad à Amnesty International, on note « une évolution assez significative du nombre d’attaques en 2019 par rapport à 2018. Les données de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) montrent également une hausse du nombre de déplacés en 2019. Des villages continuent de se vider de leurs habitants. »

Pour Jean Areguema, chef du bureau Extrême-Nord de L’Œil du Sahel, tri-hebdomadaire consacré au nord du pays, plusieurs raisons expliquent ce regain de violences. D’abord, les pressions exercées par l’armée nigériane et le verrouillage des circuits d’approvisionnement qui poussent les assaillants à se ravitailler du côté camerounais. Les deux pays partagent une frontière longue de 1 600 km.

Le spécialiste pointe aussi le « relâchement du dispositif sécuritaire par l’armée et les comités de vigilance ». Ces derniers, composés d’anciens agriculteurs et éleveurs qui connaissent mieux la géographie locale et les habitants, fournissent traditionnellement des renseignements et alertent sur les incursions qui ont lieu. « Ils ont abandonné leur activité pour protéger leur village. En retour, ils n’ont pas d’appui des pouvoirs publics. Ils préfèrent alors retourner à leur travail et survivre, quitte à se faire tuer », regrette Jean Areguema, qui prend en exemple Kolofata, l’un des villages les plus attaqués. Sur les quelque 117 membres initiaux du comité de vigilance, il n’en resterait plus qu’une vingtaine.

« Les comités de vigilance sont en colère et avec raison, appuie un maire du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, au pouvoir), d’une localité concernée. Le chef de l’Etat a débloqué 200 millions de francs CFA [305 000 euros] pour eux. Or certains n’ont même pas perçu 10 000 francs CFA [15 euros] ! Où sont passés ces millions ? »
Nuit et jour

Jean Areguema se désole aussi de la suppression, dans les villages, de nombreux postes militaires, « pour des raisons que seule l’armée connaît ». Un relâchement que les autorités démentent. « Jamais l’armée n’abandonnera les habitants. Nous avons perdu des hommes qui se sont battus pour notre pays. Nous continuons nuit et jour. L’armée est souvent appelée ailleurs, dans des villages où subsistent des poches de résistance », expliquent deux sources sécuritaires ? qui assurent que le groupe terroriste a été « défait militairement au Cameroun ».

Elles affirment que les attaques observées ces derniers temps sont l’œuvre de combattants isolés qui veulent survivre : « C’est du grand banditisme. La preuve est qu’ils volent tout ce qu’ils trouvent, jusqu’au sel de cuisine. » Pourtant, selon le chercheur Aimé Raoul Sumo Tayo, on constate sur le terrain une « sophistication tactique des insurgés » qui bénéficient de l’expérience acquise par d’autres combattants sur d’autres fronts djihadistes.

Source : Le Monde